mardi 10 février 2015

Le ravissement des innocents, Taiye Selasi.

C’est l’histoire d’une famille, des ruptures et déchirements qui se produisent en son sein, et des efforts déployés par chacun pour œuvrer à la réconciliation.

En l’espace d’une soirée, la vie sereine de la famille Sai s’écroule : Kweku, le père, un chirurgien ghanéen extrêmement respecté aux États-Unis, subit une injustice professionnelle criante. Ne pouvant assumer cette humiliation, il abandonne Folá, sa ravissante épouse nigériane, et leurs quatre enfants. Dorénavant, Olu, leur fils aîné, n’aura d’autre but que de vivre la vie que son père aurait dû avoir. Les jumeaux, la belle Taiwo et son frère Kehinde, l'artiste renommé, verront leur adolescence bouleversée par une tragédie qui les hantera longtemps après les faits. Sadie, la petite dernière, jalouse l’ensemble de sa fratrie. Mais l'irruption d'un nouveau drame les oblige tous à se remettre en question.

Les expériences et souvenirs de chaque personnage s'entremêlent dans ce roman d'une originalité irrésistible et d'une puissance éblouissante, couvrant plusieurs générations et cultures, en un aller-retour entre l’Afrique de l’Ouest et la banlieue de Boston, entre Londres et New York.

"Entre les prémices et la mort, il y a en moyenne quarante minutes..." (p.22)

C'est dans ce court laps de temps que Kewku - garçon né un mercredi choisit de revivre quelques souvenirs.  Grand chirurgien,  il dissèque au bistouri les grands événements de sa vie: la naissance de ses enfants, son licenciement, sa relation avec sa femme Folá et son retour en Afrique où il s'établit pour enfin mourir d'une crise cardique dans son jardin.

"Des gouttes de rosée sur l'herbe.
Des gouttes de rosée sur des brins d'herbe, pareilles à des diamants semés en abondance de sa besace par un farfadet qui passait par là, folâtrant d'un pas ailé dans le jardin de Kweku Sai juste avant l'arrivée de celui-ci." (p.23)

Si vous cherchez un roman léger, passez votre chemin.  Taiye Selasi gratte jusqu'à la dernière couche le vernis de chacun de ses personnages.  À grand coup d'introspection, tour à tour, Olu, les jumeaux Taiwo et Kehinde ainsi que la petite dernière Sadie mettent en lumière ce qui les relie à ce père et cette mère et nous indiquent exactement à quel endroit s'est produit la cassure qui empêche l'harmonie dans cette famille.

Le diner.  Ils approchent leurs chaises de la table - une changement dans l'atmosphère, tous sensibles à sa pesanteur prennent conscience de la raison de leur presence ici maintenant qu'ils sont réunis officiellement: un groupe : assujetti à une détresse commune, aux silences lourds de sens, aux regards baissés, aux moments de gene sous couvert de politesse - lorsque quelqu'un s'annonce." (p.266)

Au moment de mettre en terre le défunt, les secrets éclatent au grand jour et ces révélations permettent de faire diminuer la pression accablante présente du début à la fin.

Ce roman a un contenu très dense et si je m'attendais à lire un texte concernant les difficultés d'adaptation d'une famille africaine en Amérique, ce n'est pas le cas.  Cet élément est presqu'accessoire.  Ici, c'est la cellule familiale qui est en cause et ce n'est qu'une fois en Afrique qu'on resent le regard différent d'un homme ayant vécu ailleurs.

"... une qualité que Kweku n'avait remarquée que chez les enfants vivant dans la misère à proximité de l'équateur: la faculté instinctive de se moquer du monde tel qu'il est, d'y trouver matière à rire, un enthousiasme inextinguible devant tout et rien, inexplicable étant donné la situation.
 
La situation les amuse.
Kweku l'avait remarqué au village, chez ses frères et sœurs, chez l'une en tout cas: sa sœur cadette, morte à onze ans d'une tuberculose curable.  Plus jeune, il avait pris cela pour de la sottise, le ravissement des innocents.  Une sorte d'incapacité à voir les choses.  À son sens, il fallait être aveugle ou idiot pour être si souvent heureux dans ce village, dans les années cinquante." (p.41 - 42)

Le ravissement des innocents est un roman très solide et infiniment captivant. 
 
Gallimard
ISBN: 9782070142675

5 commentaires:

Marie-Claude Rioux a dit...

Excellent billet, Jules! Ça m'a tout l'air passionnant. Oh! Surprise! Il est dans ma PAL, alors que je l'attendais dans ma boîte aux lettres... Besoin de repos, peut-être!

Jules a dit...

MC: ah oui, je pense que ce roman sera assez complexe pour toi! :)

Alex Mot-à-Mots a dit...

Très solide ? C'est à dire ?!

Jules a dit...

Alex: pour un premier roman, je trouve que ce roman ce tient! Parfois, ce n'est pas le cas. On peut observer des "trous" dans l'histoire ou des scènes écrites à la va-vite. Ici, on fait le tour de la question, rien n'est laissé au hasard. Elle a aussi une plume complexe...

Papillon a dit...

Très solide, tu as raison, d'une densité incroyable. Je trouve qu'il montre bien la complexité des liens familiaux, les jalousies, les non dits, les carences diverses. Très beau.