mardi 7 avril 2015

Matisiwin, Marie Christine Bernard.

« Et puis, ma belle nosim, ma petite-fille, ma Sarah, ma Mikonic, ma Petite-Plume, je te regarde avancer dans ce monde et le prendre à bras-le-corps, et je comprends que tu marches vers ce que nous serons. » En langue atikamekw, moteskano désigne le chemin parcouru dans les traces des ancêtres. Pour le peuple des Nehirowisiw, c'est un retour vers soi-même pour renouer avec le corps et avec le coeur, la voie qu'empruntera Sarah-Mikonic Ottawa, décidée à faire le trajet à la dernière minute. On la suivra, mais on entendra plutôt la voix de sa kokom, sa grand-mère morte, racontant les histoires entrelacées de toute une lignée de femmes. Ce roman explore tout de l'identité transmise de femme en femme. Sarah marchera, réfléchira et trébuchera, mais choisira elle-même l'aboutissement de son chemin, celui de matisiwin... vivre.
 
"Regarde-la, maintenant, Nosim.  Regarde ta douleur.  Elle a plusieurs visages, mais ces visages sont ceux d'une seule douleur.  Elle est toi. Elle te fait ce que tu es maintenant.  Nomme-la.  En la nommant, déjà tu vas lui faire peur, la rendre moins grosse, peut-être lui donner envie de partir.  Nomme-la.  Akosiwin.  Douleur."
 
Déjà usée par la vie, une jeune femme de 22 ans entreprend une longue marche pour retourner aux sources.  En laissant sa fille aux bons soins de sa mère, Sarah est guidée pas la voix de sa grand-mère sur les pas de ses ancêtres atikamekw.
 
"Autrefois, le savoir n'était pas ancestral, les activités n'étaient pas traditionnelles.  Nous n'avions pas besoin de classifier ces choses; elles étaient nous et nous étions elles.  Pêcher, chasser, cueillir, faire l'amour, enseigner aux enfants, prier, tout était mêlé ensemble dans le même élan, tout était spirituel, tu comprends?  Il n'y avait pas, comme nous l'enseigne le curé, un temps pour le travail et un temps pour la prière.  Tout ce que nous faisions, c'était dans la présence du Créateur.  Nous n'y pensions même pas, tu vois?  Cela allait de soi."
 
Bien qu'il mette l'accent sur cette grande tragédie qui entoure le peuple autochtone, ce roman est aussi très lumineux car il fait ressortir toute la beauté de ce que devait être de vivre à leur façon avant la modernité, la venue des Blancs, de leur eau qui brûle (alcool) et de ces gouvernements, qui à l'image d'une dictature, ont mis ces gens sous tutelle tout en les ignorant. 
 
"Oui, nous rions.  Nous sommes un peuple qui rit.  Mais les mains actives, toujours.  En mouvement, toujours.  Sauf que, faire ce que nous avions à faire pour vivre, nous ne considérons pas cela comme un travail.  Nous le faisons dans la bonne humeur.  Même si parfois cela demandait à nos corps de grands efforts.  Même si parfois nous ressentions la fatigue jusque dans nos cheveux.  Même si nous avions faim, soif, froid.  Nous plaindre?  Pourquoi?  Nous faisions ce que nous avions à faire, nous vivions ce que nous avions à vivre."
 
Lorsqu'on écrit sur un peuple autochtone, on ne peut passer sous silence tout le drame qui se vit dans la communauté.  Plusieurs ont été arrachés de leur famille pour être éduqués et abusés par des religieux dans des pensionnats qui avaient pour but de les "blanchir".  Ces pensionnats n'existent plus, mais ils ont laissé des traces indélébiles sur plusieurs générations.  Le taux de suicide élevé, la pauvreté, le manque d'emplois, la violence conjugale, le manque d'éducation, l'alcoolisme et des femmes qui disparaissent sans que personne ne se soucie de mener une enquête.  Ce roman est un condensé percutant de la situation passée et actuelle des Nehirowisiw. 
 
Pas besoin d'aller en Afrique pour voir la famine et des conditions de vie minables, ça se passe chez nous, juste à côté...  Ce sont des auteurs comme Marie Christine Bernard qui remettent ce sujet sur la table et ils le font bien.  Je me sens souvent impuissante devant ces statistiques, ces horreurs.  Je ne sais comment je pourrais aider, mais j'espère que mon billet vous donnera le goût de lire ce livre qui est bien plus qu'un roman.  Il recense tout un savoir-faire presque perdu et des traditions importantes pour la survie d'une culture.  La langue atikamekw y est très présente ainsi que les croyances et certaines légendes.  C'est un roman à lire pour vous familiariser avec un monde qui existait bien avant nous et que nous devrions respecter un peu plus...

Marie Christine Bernard sera présente au Salon du livre de Québec cette fin de semaine au kiosque de Stanké:

Samedi : 16h30 à 18h et 19h à 20h30
Dimanche : 10h à 11h30 et 13h30 à 15h

11 commentaires:

Marie-Claude Rioux a dit...

Sublime billet, Jules. Ton billet me donne en effet le goût de le lire... Merci!

Jules a dit...

MC: Merci! Venant de toi, ça me chaud au cœur! :) En effet, je pense que c'est un incontournable! Bonne lecture!

Venise a dit...

Je l'ai lu, il est en attente de recensement. Le tien est très complet, je crois que tu as visé juste, tu donneras le goût de le lire.

Jules a dit...

Venise: c'est le but de l'opération! Ce sont des sujets qui nécessitent le plus d'exposition possible! J'ai hâte de lire ton billet.

Alex Mot-à-Mots a dit...

Tu me donnes envie, le temps d'une lecture, de découvrir ce peuple oublié.

Jules a dit...

Alex: oublié et toujours présent, c'est ça le drame!

Gemma a dit...

Quel compte-rendu intéressant. En tout assez pour que je veuille le lire. J'ai de cette auteure Mademoiselle Personne mais je ne l'ai pas lu encore. Merci pour ce bel article.

Jules a dit...

Gemma: Mademoiselle Personne est également sur ma liste! :)

Topinambulle a dit...

Oh wow, ça semble vraiment intéressant ! Merci Jules, je le prends en note :)

Jules a dit...

Topi: ah oui, tu dois le lire et je pense que tu aimeras.

Suzanne a dit...

Quel beau billet !
J'adore les mots de cette auteure et j'attends impatiemment de le lire à mon tour ce petit ''dernier''.